2009-08-31

CHAPITRES
PRÉFACE DE CHARLES LE GOFFIC
PREMIÈRE PARTIE : MON ENFANCE
01 - 02 - 03 -04 -05 - 06 - 07
08 - 09 - 10 -11 - 12 - 13
DEUXIÈME PARTIE : MA JEUNESSE
14 - 15 - 16 - 17 - 18 - 19 - 20
TROISIÈME PARTIE : MES VRAIS DÉBUTS
21 - 22 - 23 - 24 - 25 - 26 -27
28 - 29 - 30 - 31 - 32 - 33 - 34
QUATRIÈME PARTIE : EN TOURNÉE
35 - 36 - 37
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Troisième partie
Chapitre vingt cinq
"Monsieur l'Aumônier"
Marié, je
n'abandonnai pas, pour cela, notre chère "Amicale des Anciens", bien au
contraire. J'y fis jouer Nos Bicyclettes et interprétai aussi nombre de chansons
d'actualité, la Complainte du Magistrat, entre autres, qui eut, au moment des
attentats anarchistes de Ravachol, un certain succès.
Je les interprétai, également, au "Cercle de l'Étoile", 10, rue de Lancry,
présidé par M. Banès qui y fit remonter mon acte en vers Pierrot papa. Là, ce
fut mon ami de jeunesse Louis Tircot et non plus Paul Franck qui interpréta le
rôle d'Arlequin. Tircot, dont je vous ai parlé déjà, venait de tirer une année
de service au 67e de ligne qui tenait garnison à Soissons. J'allais l'y voir, de
temps en temps, le dimanche et j'y fis connaissance de son voisin de chambrée,
jeune artiste qui devait devenir un de mes bons et chers amis. Il était alors
élève au Conservatoire dans la classe d'Opéra. Aussi, chaque matin, au réveil,
le cri traditionnel : "Au jus !" provoquait-il comme un écho sonore un : "Mi
!... hum ! Mi !... hum ! Mi bémol !" s'exhalant du gosier de l'artiste angoissé.
Et, tout lui semblant régulier, le brave garçon, rassuré, s'écriait joyeusement
en tendant son quart : "Ça va bien ! Il est encore là. Merci, mon Dieu !" Qui,
Il ?... le "Mi" ou le million ?
Mais cette crainte perpétuelle d'enrouement - dame à l'école d'intonation les
gosiers sont mis à une rude épreuve ! - empoisonnait tellement la vie de mon
nouveau camarade qu'il finit par changer... de voie : lâchant la classe d'Opéra,
il travailla la Tragédie et la Comédie. Et il fit bien. Ayant remporté son
premier prix deux ans plus tard, il entra d'emblée, à l'Odéon qui montait Pour
la Couronne, de François Coppée, et fut surnommé, le lendemain de la première,
par tous les critiques, "l'homme à la voix de bronze". Depuis, interprète
impeccable de Daudet, de Donnay, de Capus, de Louys, de Frondaie, etc., il fit
une carrière magnifique au cours de laquelle il ne connut pas un échec.
En 1916, quand, "bousculé" aux tranchées, je fus transporté à l'ambulance Carrel
de Compiègne, le premier visage que j'aperçus, penché sur mon lit, fut le sien,
fraternellement anxieux, car il était le chauffeur du grand "patron".
Il est maintenant l'interprète attitré et admiré de Cyrano, de par l'ultime
volonté de Rostand lui-même : c'est vous dire qu'il s'agit de Pierre Magnier.
C'est à cette époque, également, que je composai Monsieur l'Aumônier.
Ce petit drame, accepté dès première lecture par notre comité artistique,
présentait une grosse difficulté d'interprétation que nous signalèrent
sur-le-champ le bon directeur et le marquis de Ségur. Un rôle de prêtre ne
supporte, en scène, aucune faiblesse, il doit être joué impeccablement : le plus
petit manque de tact dans l'expression ou le geste, un mauvais grimage, peuvent
rendre ridicule un personnage qui doit, coûte que coûte, et j'y insiste, garder,
toujours et partout, son caractère sacré. Nous avions d'excellents amateurs
parmi nous, un comique surtout, Henri Lacault, de tout premier ordre. Mais on ne
pouvait songer à vêtir d'une grave soutane celui qui avait tant fait rire nos
auditeurs habituels en jouant le bon gros Boulinard ou le papa Perrichon. Il
nous fallait donc trouver un artiste, inconnu encore, pour composer ce rôle...
ou bien ne pas jouer la pièce.
- J'ai notre affaire, m'écriai-je tout à coup. L'autre soir, au Patronage
Saint-Roch, j'ai remarqué et applaudi ferme un jeune amateur qui jouera
merveilleusement mon abbé Muller, si, toutefois, son directeur veut bien nous le
prêter.
- Je vais vous donner un mot de recommandation pour lui, me dit le Frère
Alton-Marie.
Et qui fut dit fut fait. Le jeune camarade nous fut "prêté" d'enthousiasme et
nous commençâmes, tout de suite, les répétitions. Il était splendide, grand,
large d'épaules, le nez spirituel, la voix d'un beau timbre claironnant,
l'ensemble sympathique. Sachant se grimer, déjà, comme un vieux routier, il fut
absolument ébouriffant à côté de moi qui jouais, de mon mieux, le rôle d'un
sergent-major, son neveu, accusé de trahison.
Une scène surtout fut longuement applaudie.
Quand, l'espion découvert, les soldats veulent l'achever (car il est blessé) en
disant à l'Aumônier qui le protège :
- On voit bien que vous n'êtes pas soldat, monsieur l'Abbé ; curé, vous
raisonnez en curé...
Je crois le voir et l'entendre encore, redressé fièrement, le vieil officier de
70 reparaissant un instant chez le prêtre, pour leur crier en écartant sa pauvre
soutane élimée :
- Pas soldat, clampins !... Et ce ruban-là, ce n'est donc pas le soldat qui l'a
gagné ?
La salle frémissante l'acclama, sentant, confusément, que, sur ces humbles
planches, un grand artiste venait de se révéler. Je ne le perdis jamais de vue
et lorsque, un peu plus tard, je fis mon fameux Tro Breiz artistique avec nos
bardes bretonnants (Jaffrenou Sagory, Le Berre, Le Denmat. Théodore Le Gall,
Noël de Kérangué, etc.) à travers nos cinq départements bretons en interprétant
la Voix du Lit-Clos, je le priai de se joindre à nous pour y jouer le rôle du
Syndic des Gens de Mer. Ah ! quelle joyeuse tournée - ma première - fut celle-là
! Nous étions si jeunes, tous, si pleins d'enthousiasme, avec toutes nos
illusions intactes encore !... Nous la fîmes durant les vacances (un peu
supplémentées) que nous accordait, à moi, le P.L.M. et à mon jeune ami parisien
le Crédit Lyonnais, où il étouffait littéralement de son côté.
- Je ne veux plus y retourner, me répétait-il sans cesse dans notre petite
chaumière du Port-Blanc, où il nous récitait tous les rôles des répertoires
anciens et modernes dont sa cervelle était déjà bourrée. J'ai le théâtre dans la
peau. Tâche de me faire entrer n'importe où, pour balayer le "plateau" au besoin
; mais tout ou n'importe quoi, plutôt que le bureau !
Je le comprenais si bien que je lui conseillai de frapper à la porte du Théâtre
Libre. Antoine lui fit jouer, d'abord, de petites "utilités", puis créer
quelques rôles, un entre autres, dans les Émigrants où, matelot, il fredonnait
ma chanson La Fanchette. Plus tard, il l'emmena avec lui à l'Odéon où il créa Le
Chauffeur de Max Maurey et Ratmuntcho de Loti. Remarqué, dans cette pièce, par
Jules Claretie, il fit, enfin, son entrée à la Comédie Française (son rêve si
vite réalisé !) dont il est devenu un des piliers les plus robustes - soit dit
sans jeu de mot - digne successeur de Got, émule de Féraudy... et vous ne me
démentirez, certes pas, chers lecteurs, quand je vous aurai dit son nom : Léon
Bernard.
Je vais lui serrer la main, de temps en temps, quand je traverse Paris entre
deux tournées. L'an dernier, je le vis, dans sa loge, à l'un des entractes de
Prime-rose où il joue - et avec quel succès - le beau rôle du cardinal.
Et comme, alternant les anecdotes, nous échangions un tas de "Te souviens-tu ?"
et de "Rappelle-toi...", il me dit tout à coup :
- Ah ! mon cher Théo ! Tu en as fait du chemin depuis !
- Mais oui, mon vieux : quasiment le tour du monde.
- Ce n'est pas cela que je veux dire...
- Je m'en doute... Mais, dis donc, toi-même...
- C'est vrai, s'exclama-t-il en riant, que je suis monté assez vite en grade
aussi : quand tu m'as fait débuter, je n'étais qu'un bien pauvre curé ;
maintenant, regarde : me voici cardinal !
Et, toujours dans la peau du bonhomme, je crois bien que, ce disant, il esquissa
vers mon front comme une sorte de bénédiction.
Brave Bernard !
(1) D'une lettre en date du 20 mai 1925 nous extrayons ces lignes de M. Léon
Bernard : "J'ai reçu un journal où on raconte comment nous nous sommes connus,
c'est par Richard Chrestian qui t'avait, je crois, parlé de moi. Voila la seule
variante que je vois à te signaler..."
Suite : Troisième partie, chapitre
vingt six - L'ouverture du
"Chien Noir"
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