Deuxième partie
Chapitre vingt
Au 41ème
Cependant, j'atteignais mes dix-huit
ans et je ne gagnais encore que soixante-quinze francs par mois, doublés, je
vous l'ai dit, mais pas toujours, par mes copies nocturnes. Quel avenir mon
emploi de "saute-ruisseau" me réservait-il ? Aucun, évidemment. Aussi, mon
pauvre papa, de plus en plus aigri contre notre malheureux sort,
s'impatientait-il, ne cessant de me répéter : "Tu n'arriveras jamais à rien !...
Si ta mère m'avait écouté, tu aurais un bon métier entre les mains aujourd'hui
et tu gagnerais tes huit à dix francs par jour. Ce sont tes sales livres, tiens,
qui te tournent la tête !" Et de dépit, alors, il les saisissait, à brassées,
sur leurs modestes planches, les jetait à terre et parfois même les y piétinait.
Après quoi, un peu honteux de sa colère, il s'en allait en claquant la porte.
Honteux ? Pourquoi ? N'avait-il pas, le pauvre cher homme, la meilleure des
excuses, celle de ne pas savoir lire ?
Maman, gémissante, m'aidait à ramasser les malheureux bouquins, puis recousait
les "débrochés", repassait avec sa "plaque" de fonte les feuillets trop froissés
; et, tout remis en place, nous nous consolions de l'escarmouche en disant :
"Bah ! il faut cela, de temps en temps, pour chasser la poussière et les mites !
J'avais bien des projets d'avenir, parbleu ! mais qui ne pouvaient avoir aucune
réalisation immédiate. Avec la protection du Sénateur Denormandie, il me serait
certainement facile d'entrer, un jour, soit à la Banque de France dont il était
Gouverneur, soit à la compagnie P.L.M. dont il était un des principaux
administrateurs. Mes deux prédécesseurs à l'étude de son fils : les frères
Plouvier, avaient été casés de la sorte. Mais il était inutile de songer à l'un
de ces emplois avant d'avoir accompli mon service militaire.
- Engage-toi ! me répétait souvent le brave Augagneur, l'ancien "zouzou". Tu
feras cinq ans au lieu de trois, c'est vrai, mais tu ne les regretteras pas,
va... Avec ta belle santé et ton allure, tu seras vite sous-off. Prépare, alors,
Saint-Maixent. Si tu gagnes l'épaulette, fais ta carrière de l'armée : c'est le
roi des métiers !... Si tu la rates, tu auras toujours la ressource, grâce au
Patron, de revenir ici vivre et mourir "rond de cuir"... ce qui est bien, par
exemple, le plus f...ichu des métiers !
Et je suivis le conseil du brave homme. Un beau matin, muni de l'autorisation
paternelle, facilement obtenue, je me rendis au Bureau de Recrutement, passai
sous la toise, fus déclaré bon pour le service et signai, illico, un engagement
de cinq années au 41e de ligne, à Rennes.
Trois jours plus tard, au petit matin, une musette de toile grise au flanc, je
débarquais dans la capitale bretonne.
Un soldat, jadis, m'avait arraché, presque de force, à ma chère Bretagne : dix
ans plus tard, je dus me faire soldat, moi-même, pour m'y rapatrier.
Mais par quelles vicissitudes encore devait passer ton enfant, ô douce Arvor !
avant que de te revenir à jamais .
*
* *
Destiné au 3e Bataillon, je fus dirigé sur la Caserne de l'Ouest (la caserne des
Chasseurs, disait-on encore) et inscrit de suite, à ma demande, sur la liste des
"élèves martyrs", ainsi que l'on désignait le peloton des élèves-caporaux.
L'appellation était fort exagérée, du reste, soit dit en passant ; car, si on
pivotait dur, au peloton, on y était aussi sélectionné, comme sorti déjà, un peu
du rang et on y trouvait d'excellents camarades : Henry Chupin, par exemple,
devenu, depuis, le maître-verrier de Laignelet ; le grand Toussaint, fils du
chef de gare de Rennes ; Olivier, l'avocat malouin, et Charles Cabon,
actuellement lieutenant-colonel dans le Midi.
J'eus pour capitaine, à ma Compagnie, un ancien cordonnier sorti du rang pendant
la campagne de 70, qui s'appelait Albigès, et que l'on avait surnommé "Le Bouif"
- à toi, La Fouchardière ! - et, au Peloton, M. Collignon d'Ancy, de galante
mémoire. Nos lieutenants étaient : MM. Jacquier, dont la femme, aquarelliste
exquise, devait, quinze ans plus tard, illustrer mon album "Les Chansons des
Petits Bretons", et Fablet, notre porte-drapeau ; nos sous-lieutenants : MM.
Hanscouët de Saint-Georges et de Poulpiquet du Halgouët, deux Bretons qui furent
toujours pour moi pleins d'attentions et d'indulgence.
Nous nous exercions plus particulièrement sur la Motte (transformée en square
depuis), derrière l'ancien couvent de Magdeleine de Lafayette, la formidable et
curieuse caserne Saint-Georges, détruite, il y a peu de temps, par un incendie.
Cela ne nous empêchait pas, bien entendu, de prendre la gaude, comme les
camarades, à Kergus ou à l'Arsenal et de manoeuvrer, avec tout le régiment, une
fois par semaine, face au Colombier ou sur le Champ de tir, d'aller, même,
surveiller l'arrachage des patates à la Lande Doué et de faire, de temps à
autres, de terribles marches d'entraînement à travers la campagne rennaise. Je
dis "terribles" parce qu'il fallait rattraper, coûte que coûte, les hommes de la
classe dernière et s'appuyer, de rang et sac au dos, des étapes de trente à
quarante kilomètres auxquelles les "anciens" s'étaient entraînés, eux,
progressivement et le sac vide au début.
Bah ! on était jeunes ! On rentrait au quartier, à bout de souffle, les épaules
et les reins ensanglantés par les courroies du fourniment les pieds torturés par
de lancinantes ampoules - oh ! les gros pavés de Rennes ! - mais un bon coup de
polochon par là-dessus, dix heures de sommeil enfantin d'affilée et sans rêves,
vous remettait vite d'aplomb ! Et, le lendemain, dans les six heures, lestes et
dispos comme devant, en route pour le peloton !
Nous y avions un caporal-instructeur qui semblait sorti tout équipé d'un livre
de Courteline ; Lidoire et Potiron tout à la fois. Rude paysan, comme taillé à
coups de hache dans une grosse bille de chêne, il ne connaissait rien d'autre au
monde que la Théorie ; mais il la savait, par exemple, sur le bout des doigts.
Aussi, pour le faire endêver un peu, tout en expliquant avec clarté nos
mouvements, nous gardions-nous de lui réciter le texte mot à mot, rien que pour
l'entendre hurler cette phrase lapidaire autant qu'invariable :
- N'enjambez pas, non de nom ! Il faut me réciter le mot pour mot de la "litorale"
comme quoi que ça y est f...ichu dans le bouquin !
Et quand nous décomposions les mouvements avec trop de mollesse, il ne manquait
jamais non plus de nous crier : "Deux jours à celui que j'entendrai pas compter
et cent sous à celui qui cassera son flingue en le manoeuvrant trop rude !"
J'avoue que nous étions devenu vite, entre ses mains, un peloton d'élite, réglé
comme un mouvement d'horlogerie.
Aussi, crut-il enlever, d'emblée, son galon d'or de sergent quand un soir on
nous annonça que, le lendemain, le général commandant la brigade viendrait nous
inspecter.
Notre général de division se nommait Henriot : le brigadier était le général
Paris, un homme juste, mais d'une sévérité farouche : toute la brigade tremblait
au seul souvenir des "augmentations" dont il agrémentait, sans pitié, les
punitions qui lui tombaient sous les yeux.
Il vint donc sur la "Motte", ce matin-là, avec son état-major et nous observa en
silence pendant plus d'une demi-heure. Nous faisions merveille, afin de
satisfaire notre brave caporal qui, lui-même, se surpassait, "en mettait" tant
qu'il pouvait... et, malheureusement, en "mit" finalement un peu trop.
Pour exciter notre ardeur, insinuer aussi au grand Chef qu'habituellement nous
étions plus parfaits encore grâce à lui, n'eut-il pas, tout-à-coup, la
malencontreuse idée de nous hurler, d'une voix de stentor, après un mouvement
compliqué, mais fort bien exécuté cependant : "Au temps !... Vous manœuvrez, ce
matin, comme des pompiers !"
Il dit, le malheureux... et ce fut sa perte.
- Halte ! nous cria soudain le général, muet jusque-là.. Formez le cercle !...
Et vous, caporal, approchez !
Rouge d'orgueil, s'attendant, d'avance, à toutes les félicitations, notre brave
"cabot" s'en fut se placer, raide comme un piquet, à quatre pas de son juge qui,
s'adressant à nous et sans le regarder :
- Soldats !... N'oubliez jamais que l'Armée est une grande famille et que
quiconque porte l'uniforme a droit à votre affection fraternelle, y compris et
je dirais presque : à commencer par les pompiers. J'avais l'honneur hier encore
(et je vous l'apprends, si vous l'ignorez) d'être colonel de ce corps d'élite
qui se nomme "Les Pompiers de Paris". Vous n'irez sans doute jamais au feu, vous
autres - et je vous le souhaite. - Eux, ils y vont tous les jours... et avec
quelle discipline ! Ah ! je fais des vœux fervents, mes jeunes amis, pour que
vous sachiez manœuvrer, bientôt, "comme des pompiers ! ..." Quant à vous,
caporal, afin de vous permettre de bien méditer dans le silence et la solitude
ce que je viens de dire à vos élèves, vous me ferez le plaisir de vous
recueillir huit jours durant dans la salle de police. Rompez !...
Et il nous tourna le dos... pendant que nous nous précipitions pour recevoir
dans nos bras notre bon gros caporal qui tournait de l'œil "littéralement",
comme une petite jeune fille...
...Et, ce matin-là, nous ne pivotâmes pas plus avant.
Suite : Troisième partie, chapitre
vingt et un - La mort de
grand' maman Fanchon