Paroles de Rose Noël et Jean Casanova - Musique de
Paul Durant
Au cours des premiers mois du Gouvernement de Vichy,
la chanson française n'est pas à la fête. Peu à peu on s'habitue à
l'occupation. - Réda Caire a beau y aller avec son
Swing, Swing Madame,
Irène de Trébert avec Mademoiselle Swing. - Certains comiques, même,
sont au rendez-vous mais le rire n'éclate pas : Charpini et Brancato
s'essaient avec leur Don José de Carmen et
Fernandel, égal à
lui-même, chante toujours des Elle a tout çaou des Je connais des
baisers mais on n'en est pas encore au Il en étaitde
Georgius ni
à la Symphonie des semelles en bois (Chevalier). - On chante un peu
la France dans ce qu'elle a d'inoccupable : Douce France
(Trenet) et
Ça sent si bon la France (Chevalier). Et
Trenet ajoute
même à ce lot de chansons La romance de Paris. - Lui,
Tino Rossi et
combien d'autres se sont recyclés temporairement : l'un chante La cigale
et la fourmi, l'autre revampe à sa façon les Ave Maria de
Schubert et de Gounod. On en est plutôt dans l'attente :
Élyane Célis
chante Quand tu reviendras, André Claveau,
Attends-moi, mon amour
; jusqu'à Damia
qui en est au Depuis que les bals sont fermés...
Les grands succès des débuts de cette période-là sont
plutôt tristes et parmi ceux-là, il y a cet incomparable Je suis
seule ce
soir, créé par Léo Marjane, qui allait devenir, comme le souligne
Jean-Claude Klein (voir bibliographie), une chanson qui socialise
l'intime. - Combien sont-elles, celles qui attendent leurs maris, leurs
amis, leurs fiancés prisonniers de guerre retenus en Allemagne ? - Des
centaines de milliers. - Elles sont seules et, par cette chanson, elles
renouvellent leurs serments d'amour.
Cette chanson sera reprise après la guerre,
débarrassée de sa signification historique et restera un classique car, qui
que l'on soit, on est toujours seul, un soir.
...
Sauf que la chanson de cette année-là, celle qui
allait éclipser toutes les autres et qui, elle, n'allait jamais être reprise
après la guerre - et pour cause - c'est ce Maréchal, nous voilà !
qu'on entendra, occupation aidant, à la radio, dans les cours d'école, dans
les casernes... - Le tour de force d'André Dassary, ce chanteur à voix des
années quarante, c'est de nous avoir fait oublier qu'il l'avait créée, cette
chanson... et puis aussi, la même année... La France de demainde
Montagnard et Courtioux, encore une fois.- Nous la mentionnons non pas qu'elle soit représentative de la
chanson française de l'époque (ou de n'importe quelle époque) mais pour qu'on ne l'oublie pas.
Pour qu'on n'oublie pas surtout que, pour la
musique (il y a eu procès), Messieurs Charles Courtioux et André Montagnard
ont plagié un certain Casimir Oberfeld, juif de naissance, auteur
d'innombrables chansons et surtout le compositeur de l'opéra bouffe La
Margoton du bataillon (dont Jacques Darmont a tiré un film en 1933
et d'où est tiré la musique de ce Maréchal...), et qui, en 1945
mourut en déportation à Auschwitz...(*)
(*) Renseignements
fournis par MonsieurJacques Gana.
Le numéro 45 de notre série aura donc deux
illustrations. Toutes deux datant de 1941 :