Une marche militaire... chanson française ?
Pourquoi pas ? La France n'est-elle pas ce pays pacifique qui, dans son hymne
national veut abreuver ses sillons du sang impur [de ses
ennemis] et qui fait chanter à ses enfants qu'[ils seront] moins jaloux de survivre à leurs aînés que
de partager leur cercueil ? (La
Marseillaise).
La France n'est-elle pas non plus, ce pays qui nous a donné Le
clairon, Les cuirassiers de Reichshoffen, l'Internationale (du moins pour les paroles) et ce célèbre Rêve passe qui, lui,
précédait de huit ans la guerre 14-18 ? N'est-elle pas ce pays qui, au cours de
cette guerre allait
chanter Verdun, on ne passe pas !, Les loups, L'étendard étoilé, tous de grands succès
populaires de l'époque ?
À sa décharge, il faut citer La butte rouge, Le forgeron de la paix et Dieu sait combien de chansons de Bruant et de Montéhus sur lesquelles nous aurons
l'occasion de revenir.
Mais nous sommes en 1870.
Depuis plus de cent ans, la musique la plus répandue
en France, celle qu'on a entendue jusque dans les points les plus reculés de
son territoire, a été celle véhiculée par ses armées. - L'âge d'or de la
musique militaire, en France, date de cette époque.
On ne l'entendait pas juste au passage :
elle était là, tout simplement, omniprésente, avec ces airs faciles à
retenir, son rythme régulier et ses accords relativement simples, de toutes les fêtes et de toutes
les cérémonies officielles.
Or en 1870, la France est défaite. - Ses élus, aux
prises avec d'autres problèmes, ne sont pas trop empressés à prendre leur
revanche (le pays est ruiné) mais le peuple, lui, sait qu'il a perdu et
il est prêt à écouter les chansons qu'une italienne (sic), Amiati,
chante un peu partout : Le maître d’école alsacien, Une tombe dans les blés, le Violon brisé, Alsace-Lorraine...
(on trouvera des liens vers les paroles de ces chansons en notre page sur Amiati).
Il s'agit là d'un répertoire qu'allait reprendre Bérard jusqu'à la fin de la Grande Guerre et qu'il allait perpétuer jusqu'en 1930
avec d'autres airs - sur la victoire, cette fois-là, la victoire nécessairement de 1918.
En attendant, divers chanteurs se bâtissent une
carrière autour de ces airs militaires qui résonneront longtemps et qui
continuent de faire partie de ces fêtes dites nationales.
Parmi ces airs, nous avons choisi Le régiment
de Sambre et Meuse non pas parce qu'il est le plus représentatif de
toutes ces chansons (mettons : hymnes) interprétées par
des chanteurs au cours des années soixante-dix et quatre-vingt, et
quatre-vingt-dix, mais parce qu'il permettra à la plupart d'entre-nous
d'apposer un nom à une musique qui fait partie de notre bagage musical, aussi
inconscient puisse-t-il être.
La musique est de Robert Planquette qui signera sept ans plus tard celle des Cloches de Corneville (sur un livret d'un commissaire de police, Charles Gabet, aidé, pour
la versification par Clairville, le co-signataire de La Fille de
Madame Angot). - Les paroles sont de Paul Cézano, un de ceux qui
traduisirent en français Edgar Allan Poe (Les Deux Assassinats de
la Rue Morgue). - Faut-il en ajouter plus ?
Il existe du Régiment de Sambre et
Meuse des enregistrements qui pourraient être qualifiés de légendaires - disons plutôt surprenants compte tenu du
thème - : de Caruso, par exemple, (1919) ou encore d'André Baugé (1920).
Une chanson pour chanteur à voix évidemment
mais aussi pour orchestres militaires, ténor, baryton, basse-chantante et chœurs d'opéra. La Garde Républicaine en a fait cinq enregistrements, les Carabiniers Belges du Régiment de Bruxelles (sic), deux. Nous en avons
retracé d'autres par le Chœur de l'Opéra de Paris et celui de l'Opéra
de Lille...
Et l'on pourra, si l'on y tient absolument,
l'entendre live régulièrement dans le stade de l'université de l'Ohio
dont le marching band en a fait son thème.
Nous en avons choisi deux, de chanteurs
populaires à une certaine époque de chanteurs à voix mais moins
connus aujourd'hui :
Un extrait, tout d'abord, de la
version Odéon d'Henri Weber, un chanteur qui, à l'instar de Bérard,
fit certains beaux jours au Théâtre de la Gaieté au début du siècle dernier,
et qui est, en outre, responsable d'enregistrements célèbres : celui du Clairon (Déroulède), celui des Cuirassiers de Reichshoffen et un de ceux du Père la Victoire dont nous reparlerons sous peu.
De la collection Jean-Yves Patte :